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Jean-Luc Michel

LOFT STORY ne nous rend pas idiots… Il nous apprend à mieux nous connaître !!

Contrairement à ce que laissent entendre la plupart des commentaires, la fascination pour "Loft Story" ne correspond pas à une régression du genre humain, mais au contraire à la découverte et à la pratique par toute une partie de la population de concepts clés de psychologie. Les spectateurs de Loft Story et ses protagonistes "lofteurs" ne sont pas des débiles mais des "passeurs", des explorateurs de nouveaux regards sur soi, des témoins de phénomènes psychologiques que seuls les initiés à Shakespeare, Stendhal ou d’autres auteurs de cette envergure connaissent un peu.

Cette émission - tant qu’elle ne dérivera pas vers des atteintes à la dignité humaine - agit comme on va le voir comme une sorte de pédagogie de l’hypercomplexité des rapports humains en ne les réduisant pas à des marionnettes mais à des êtres pensants intégrant totalement la richesse des effets des moyens modernes de communication.

 

Un tissu d’évidences

Avant de voir pourquoi, évacuons quelques points évidents qui cristallisent néanmoins la plupart des analyses.

1. L’émission serait destinée à rapporter de l’argent ! La belle affaire. La télévision serait-elle philanthrope ? Qui croit sincèrement aujourd’hui que la TV prétend faire autre chose que de rapporter du profit à ses promoteurs et annonceurs. Même le service public se situe dans cette logique, peut-être à l’exception d’Arte ou de la Cinquième mais qui sont quasi-intégralement financées par le contribuable. Faire semblant de le redécouvrir relève soit de l’amnésie soit de la cécité : S’il faut condamner Loft Story à ce titre, quelles sont les autres émissions qui ne méritent pas le même grief ? Faut-il "arrêter" la télévision au motif qu’elle est marchande ? on peut douter que les "clients" soient d’accord (la preuve, la grève est quasiment interdite) ! La critique économique, même si elle légitime, ne fait guère avancer le débat en dégageant des caractéristiques qui seraient particulières à l’émission.

2. Avec Loft Story, M6 serait racoleuse et susciterait le voyeurisme. A qui fera-t-on croire que ce n’est pas le cas dans le plus grand nombre des émissions de la TV d’aujourd’hui - ce qu’on peut évidemment regretter, sans pouvoir y changer grand chose. Un simple survol des programmes montre que l’offre télévisuelle en est farcie avec les fictions plus ou moins "gore", la violence réelle ou sublimée, les reportages et les documentaires et jusqu’aux journaux télévisés (qu’on se rappelle les dernières interviews de Mitterrand sur le visage duquel beaucoup cherchaient les stigmates de sa maladie). On peut presque dire que la télévision est voyeuriste. Et la question serait donc de savoir si Loft Story l’est un petit peu plus, encore que dans le domaine de l’érotisme, les programmes "normaux" offrent beaucoup mieux dans le genre "torride"… Mais pour utile qu’elle soit, cette interrogation s’inscrit dans une dérive entamée de longue date et qu’il sera bien difficile de remettre en cause, tout au mon dans une société démocratique.

3. Loft Story tromperait les téléspectateurs sur le pseudo direct, sur la pseudo "téléréalité". Quels sont les jeunes qui ignorent que la télévision est discours, mise en scène ou trucage ? C’est les prendre pour des imbéciles que de prétendre qu’ils l’ignorent même s’ils le disent avec leurs mots, certes assez différents du langage savant. Un jeune qui passe de sa console de jeux à un film à grand spectacle et effets spéciaux ignore-t-il réellement que ce que diffusent les écrans est truqué, arrangé ou "bidonné". Il existe une intelligence collective, une expérience des médias qui se développe avec leur omniprésence.

4. Enfin, l’émission serait attentatoire à la dignité humaine. Cette accusation, la plus sérieuse de toutes, mérite une attention particulière : les protagonistes sont volontaires (il semble même qu’il y en ait eu beaucoup pour vouloir participer !). Et si les clauses financières de leurs contrats peuvent se prêter à d’éventuelles contestations, il demeurent libres d’interrompre l’expérience à tout moment. Les images de Loft Story sont-elles réellement plus condamnables que les scènes d’agonie, de viol, de meurtres et de violence en tous genres que diffusent les chaînes privées comme publiques.

Et s’il n’y avait que cela, c’est-à-dire du courant, de l’habituel ou du banal, l’audience ne serait pas ce qu’elle est.

Alors comment expliquer la fascination de la bonne dizaine de millions de personnes qui regardent Loft Story et de toutes celles qui en parlent ? Avant d’aller plus loin, on peut juste rappeler que les "votes" (certes assez peu démocratiques et dont les règles changent au fil du temps) rassemblent presque autant de votants que le dernier référendum sur le quinquennat. Face à ce phénomène, d’où vient l’indigence des commentaires qui tournent et retournent toujours les mêmes arguments sans s’approcher de la radicale nouveauté du phénomène ? Ce silence, cet apparent aveuglement tiennent peut-être au fait que l’émission révèle des "choses cachées depuis la fondation du monde".

Les vraies raisons d’une fascination

Voyons à présent les raisons profondes pour lesquelles Loft Story fascine autant ses téléspectateurs et déclenche autant de passions.

1. Pour la première fois, le public (au départ celui des 14-25 ans) découvre ce que seule une infime minorité de la population connaît ou pratique : l’autoscopie. La sortie d’Aziz en a constitué l’exemple emblématique : on le voyait se voir, on l’entendait aussi commenter sa présence passée dans le loft ou les avis de ses colocataires sur lui. Il voyait et commentait son image, privilège réservé entre autres aux hommes politiques lorsqu’ils s’entraînent à la parole publique lors de séances de "training". Sur ce premier point, Loft Story popularise une technique de regard sur soi toujours étonnamment utile pour ceux qui ont eu la chance de la pratiquer.

2. Plus intéressant encore, les protagonistes, au dedans ou au dehors du loft doivent penser leur personnalité et composer leur image dans une véritable hypercomplexité pour reprendre le thème d’Edgar Morin : qu’on en juge : ils présentent ce qu’un anthropologue américain, Erwing Goffman a appelé une façade (on peut dire aussi un soi social) différente selon les publics : façade pour les colocataires (qu’ils soient diffusés à l’antenne ou non car ils savent bien qu’il y a une régie et un choix dans la diffusion des images des caméras) ; façade pour les réalisateurs de l’émission (suis-je "intéressant", "spirituel" ou "sexy", ou plus généralement télégénique comme on disait autrefois) ; façade enfin pour les téléspectateurs, et parmi eux encore faut-il "segmenter" entre les proches, la famille, les amis, les relations et les autres, tous les autres, les anonymes qui vous reconnaîtront à la sortie du loft selon le vieux processus de "Reine d’un jour" initié par Jean Nohain à la radio. A moins de les considérer comme des abrutis sidéraux, les lofteurs vivent tout ceci, sans nécessairement le penser certes, mais l’intuition n’empêche pas l’action quand elle ne l’aide pas.

3. Plus fort encore, ces mêmes protagonistes intègrent à leur façade l’identification des spectateurs à leur personnage. Ils jouent un rôle qui révèle une partie de leur personnalité mais en même temps ils pensent à ceux qui vont s’identifier à eux et peuvent tenter d’agir en conséquence (par exemple en essayant d’être des "héros positifs", en soignant leur langage ou leur posture, en exprimant des idées originales ou "vraies" - dixit Aziz, etc.). Ils intègrent leur exemplarité dans l’image qu’ils jouent. Quant à ceux qui croiraient qu’au bout de quelque temps on oublie les micros et les caméras et que les lofteurs seraient donc alors perçus dans leur authentiticité, ou en d’autres termes que le téléspectateur posséderait enfin leur vérité intime, leur "être-soi" ou leur "être au monde" (pour une fois que des concepts philosophiques peuvent être concrétisés, ne nous en privons pas !), il n’en est rien, la réalité d’un être n’a pas grand chose à voir avec la présence ou l’absence d’un string. Comme le confirmait récemment Pierre Bellemare sur une radio matinale : "quelles que soient les circonstances, on n’oublie jamais qu’il y a des caméras". Ceci est corroboré par le long "casting" qui a été opéré par M6. Ces jeunes connaissent la télé, ne serait-ce que parce qu’ils la consomment depuis longtemps !

Comme indiqué plus haut, Loft Story met en œuvre et en scène l’hypercomplexité sociale, ce n’est déjà pas négligeable pour une émission grand public. Mais comme on va le voir, on peut trouver d’autres éléments d’analyse encore plus fins, qui relèvent peut-être davantage d’une "psychologie des profondeurs" et vont vraiment expliquer la fascination qu’exerce l’émission.

4. Parce qu’il s’agit seulement d’un jeu (ce que les protagonistes semblent moins souvent oublier que quelques commentateurs), ils doivent trouver une cohérence entre toutes leurs façades. Et l’outil qu’ils emploient est au dedans de chacun de nous, certes plus ou moins développé. Il a été illustré de tout temps dans toute la littérature, dans tous les grands romans initiatiques comme dans les grandes pièces de théâtre. On le trouve aussi bien chez Shakespeare, comme René Girard l’a analysé ou chez Stendhal avec Julien Sorel, mais aussi chez Brecht ou beaucoup de poètes. Il s’agit de notre capacité de prendre de la distance, du recul, de la hauteur, de penser ses actes au moment où les vit, en un mot (hélas un peu compliqué), de notre aptitude à la distanciation, de notre faculté de nous distancier.

Voici le premier processus découvert : Loft Story agit comme un gigantesque révélateur de la distanciation.

Les lofteurs ne cessent de se distancier, les téléspectateurs aussi lorsqu’ils les désapprouvent ou plus subtilement lorsqu’ils répètent ou adaptent dans leur vie les comportement des lofteurs.

5. Mais la distanciation seule ne suffit pas, et c’est là le point décisif de notre découverte collective. On ne peut vivre perpétuellement distancié, sauf ce pauvre Julien Sorel dans le Rouge et le noir que Stendhal nous dépeint comme le "distancié martyr", celui qui n’est jamais lui même, toujours aux portes de la schizophrénie. Et comme les téléspectateurs le font eux-mêmes, ainsi que M6 l’a prévu (évidemment pour accroître son audience et ses recettes), nous nous identifions aussi souvent ou presque que nous nous distancions .

Les lofteurs nous apprennent l’alternance salvatrice, protectrice et émancipatrice des phases de distanciation et d’identification.

Pour que ce phénomène, assez complexe s’éclaire (merci M6 de participer à sa révélation !), reprenons un instant quelques exemples de comportements.

- Le téléspectateur s’identifie à un des protagonistes (en principe, comme le savent si bien les psychologues et les publicitaires, les filles aux filles et les garçons aux garçons). En fait il peut aussi se projeter, c’est-à-dire se mettre à la place d’un héros du loft mais en conservant son tempérament, sa personnalité. On connaît bien le phénomène au guignol ou des enfants s’identifiant à la victime souffrent comme elle, sans réagir (identification) ou crient très fort pour signaler à celle ci ce qui va se passer (projection) et lui éviter les coups. A un autre niveau, il peut y avoir un transfert au sens psychologique voire psychanalytique. Loft Story montre que, simultanément, le lofteur "agent (provisoire) d’identification" ne cesse de se distancier en présentant tour à tour des façades de lui qu’il contrôle plus ou moins. On aboutit ainsi à un schéma ou le téléspectateur s’identifie à quelqu’un qui se distancie !! Ce qui prouve que l’alternance des phases d’identification/distanciation, constitutives du comportement humain sont éminemment capables de rendre compte de son infinie complexité.

- Bien entendu, ce n’est pas tout : le lofteur, on l’a vu, peut s’identifier aux téléspectateurs plus précisément à l’un d’entre eux ou à un type particulier (ses amis, ceux de son clan, etc.). Ce qui veut dire que le téléspectateur s’identifie ou se projette vers quelqu’un qui se distancie et s’identifie alternativement.

- Le jeu peut encore se complexifier en intégrant que le téléspectateur se distancie évidemment lui aussi de celui auquel il s’identifie ou encore qu’il fait tourner ses identifications de l’un à l’autre des protagonistes !

Ainsi Loft Story non seulement dévoile certes très partiellement et avec ses défauts propres (racolage, rapports à l’argent, etc.) un mécanisme intime et fortement complexe de l’être humain : un "fonctionnement" qui fait sa richesse et lui donne sa liberté dans le jeu incessant des interactions et des façades.

Mais Loft Story présente encore d’autres caractéristiques intéressantes. En conduisant les téléspectateurs à s’identifier aux lofteurs qui eux mêmes ne cessent de se distancier, l’émission les entraîne aussi à prendre mieux (ou plus) conscience du traitement médiatique, c'est-à-dire de la mise en scène et des nombreux trucages qui émaillent le "discours télévisuel". On ne peut négliger cette retombée inattendue…  au moins pour ceux qui n’ont pas pris conscience de la complexité des phénomènes déclenchés.

A tout ceci s’ajoute - au moins pour le moment - des héros plutôt "positifs" qui malgré les conditions particulières et difficiles de l’émission montrent le plus souvent qu’ils ne sont pas des crétins exhibitionnistes mais des êtres humains dotés d’intelligence, et même parfois de finesse ou de sensibilité ! On peut y ajouter la retenue de l’animateur qui loin de chercher à faire du sensationnalisme (au moins jusqu’à ce jour) semble manifester de l’égard et du respect pour ceux qui sont éliminés. Certains présentateurs qui coupent la parole à tout bout de champ à leur invité feraient bien d’en prendre de la graine. Le modèle Desgraupes, Cavada, Elkabbach taille en pièce le modèle Durand, Ardisson, etc.

Ainsi, au lieu de ressasser de sempiternelles critiques contre l’abrutissement télévisuel, nos censeurs feraient-ils mieux de réfléchir à tout ce que cette émission comporte d’innovation psychologique et sociale plutôt positive pour ses jeunes publics. La reconnaissance des mécanismes d’identification et de distanciation, connus des amateurs du répertoire théâtral le plus classique se trouve étendue à des publics qui jusqu’à présent n’y avaient guère accès. Et comble d’ironie, cette émission qui draine autant d’audience et est censée faire aimer encore plus la TV et son cortège de produits dérivés commerciaux conduit ses téléspectateurs à prendre une distance supplémentaire avec le média et donc à en ressortir un peu plus conscients et libres.

Reste évidement à ce que le respect d’autrui demeure au centre de l’émission pour que cette belle mission (peut-être involontaire) ne soit pas gâchée par des débordements qui ruineraient son côté pédagogique et conduiraient à un retour à la norme de la fiction traditionnelle avec des identifications simples. Si cette condition était remplie jusqu’au bout de cette série et au cours des suivantes, Loft Story, contrairement aux apparences et aux Cassandre ferait plutôt croître l’état de conscience des concitoyens de la société médiatique.

La télévision qui nous ferait progresser, ce serait original et fort !

 

JLM

Mai 2001

 

Petites chroniques

Prenez vos distances !

Commentaire

 

Cet article développe les arguments présentés dans la plaquette du Festival international du Scoop et du Journalisme d'Angers. Les lecteurs pressés pourront s'y reporter.

Face au déluge de commentaires "sérieux" à propos de l'émission Loft Story de M6 qui répètent tous les mêmes poncifs, j'ai souhaité réagir en montrant les raisons profondes de la fascination de la bonne dizaine de millions de personnes qui la regardent et des autres qui en parlent.

Loft Story est une démontration de plus de l'oscillation entre identification et distanciation.


A ce titre, et indépendamment des aspects économiques évidents (tout le monde sait que la TV n'est pas philanthropique !), l'émission est passionnante, c'est ce que je démontre dans cet article.

Une série de transparents présente quelques-uns de ces arguments (format pdf).

Un article sur ce thème et reprenant la présente argumentation a été publié dans un ouvrage de l'AFRI (Centre Thucydide de Paris 2 Panthéon Sorbonne).

 

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Chapitre "Chroniques"