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Jean-Luc Michel

Journaliste et historiens : la recherche de la crédibilité…


Qu’y a-t-il de commun entre le travail du journaliste et celui de l’historien ? Le journaliste («digne de ce nom », comme le disent les chartes) collecte des faits, les croise, vérifie les sources, met à distance les intérêts des témoins tout comme ses jugements personnels. Il rapporte clairement les événements mineurs comme les phénomènes les plus complexes en séparant le fait du commentaire. Même lorsqu’il se consacre à des périodes très anciennes, l’historien en fait autant, à la différence qu’il n’interagit pas avec les protagonistes mais seulement avec les traces qu’ils ont laissées. Il en est de même dans beaucoup d’événements lorsque le traitement médiatique s’effectue sur des documents et pas directement sur les sources pour des raisons organisationnelles, économiques, etc. La distance géographique se substitue à la distance temporelle.
Pourquoi chercher à construire une comparaison entre ces deux professions ?
Parce que l’investigation – défendue depuis sa création par le Festival du scoop et du journalisme d’Angers – constitue un domaine frontalier aux deux activités. Et aussi parce qu’en France, la médiasphère s’interroge rituellement sur ses fondements, ses procédures et sa légitimité sociale. Au fil du temps, l’histoire est devenue une science, elle a développé ses méthodes d’observation et d’analyse. Une même réalité historique peut être étudiée par plusieurs historiens « concurrents ». Les reconstitutions ou interprétations qu’ils effectuent pourront être critiquées, remises en cause ou invalidées. La connaissance progressera sans cesse et il restera toujours possible de réinterroger les témoignages, de découvrir de nouvelles archives et d’en extraire des interprétations complémentaires ou contradictoires. C’est cette capacité à revenir sans cesse sur un sujet qui confère à l’histoire une scientificité aujourd’hui reconnue. On peut y ajouter que le statut d’historien professionnel (universitaire) ne s’acquiert que dans la longue durée d’études très sélectives et celui d’historien amateur (qui peuple les nombreuses sociétés savantes de notre pays) que dans l’abnégation de passer des heures innombrables à étudier des documents rébarbatifs qui n’intéressent qu’une poignée de passionnés (mais certains médiateurs ne se plaignent ils pas des mêmes difficultés ?).
En apparence, les activités du journaliste et de l’historien paraissent fort éloignées. Mais comme l’histoire est réputée crédible et la presse ne l’est pas, comme le goût du public pour l’une et l’autre demeure important comme l’attestent les tirages, on peut se demander si les méthodes de l’historien ne pourraient pas enrichir le traitement médiatique tout en accroissant sa légitimité.
La longue tradition de l’exégèse, le recours à des outils linguistiques sophistiqués permettent de faire émerger les significations les plus marquantes d’un discours : la presse n’y recourt qu’à l’occasion des débats présidentiels (quand ils ont lieu), pourquoi ne pas s’en servir plus souvent ? Pourquoi ne pas s’y former ?
La culture du recoupement encourage la recherche des plus petits indices pour ne pas être victime du politiquement correct, pour découvrir des structures fondamentales mais cachées. Beaucoup d’historiens travaillent en équipes, mais en France, on privilégie l’exercice solitaire du pouvoir (d’informer). C’est le modèle grand reporter qu’il faudrait interroger. Sans oublier la pratique de la redondance institutionnalisée.
L’historien travaille ses matériaux. Il recourt à des experts, des auxiliaires scientifiques, des mesures, des calculs, des schémas, des graphiques, des mappings pour mieux représenter et expliquer les phénomènes complexes. Dans la presse, l’infographie médiatique a encore de gros progrès à accomplir, en s’inspirant par exemple de la sémiologie graphique de Bertin (cf. le site de cartographie de Sciences Po Paris). En une dizaines de photos avant/après assorties de surlignages précis des contours, le web du New York Times montrait l’exceptionnelle ampleur des dégâts du tsunami. A côté, les illustrations de la presse française (quand il y en avait) faisaient bien pale figure.
L’histoire se construit sur la sédimentation des connaissances successives et leur remise en question permanente : la presse vit – ou vivait avant l’internet – sur l’amnésie, sur ce qu’un auteur a appelé la culture mosaïque, sur le règne du « Et maintenant, voici » dont la version humoristique est le célèbre « Sans transition… ». Même lorsqu’ils sont longs, les papiers demeurent trop souvent superficiels, ne dégagent que rarement l’essentiel d’un événement. Au « Faites emmerdant », on eût pu préférer un « Rendez le lecteur plus intelligent », mais pour y parvenir – à l’intelligence – il faut déployer beaucoup d’efforts et de rigueur, denrées trop rares dans le monde médiatique, toujours prompt à se trouver des excuses et dénoncer des dysfonctionnement ailleurs que chez lui.
Heureusement, les bases de données disponibles sur le net vont changer la donne. On remarquera que lorsque des écrits journalistiques deviennent anciens, c'est-à-dire « historiques », ils semblent acquérir de la valeur puisqu’il faut généralement payer pour y accéder. En croisant ses sources, le public va forcer les journalistes à revenir sur leurs commentaires lorsque ceux ci, avec le recul du temps, auront révélé leur haut degré de futilité. L’historien sait qu’il sera évalué par ses lecteurs du futur. S’il sort du discours amnésique, le journaliste va devoir s’en convaincre avant d’écrire.
Les historiens ne craignent pas la controverse (indépendamment des querelles de chapelles qui existent chez eux comme dans toutes les corporations). Ils la déclenchent si des pièces nouvelles sont de nature à remettre en cause une interprétation commune même bien ancrée. Le journalisme manque de contradictions importantes : les textes produits à l’occasion de l’affaire du plombier polonais étaient d’une platitude affligeante, sans présenter, pour la plupart, d’enquête approfondie et non partisane sur le thème de la délocalisation. La frilosité des commentaires au moment de la sortie de l’ouvrage de Péan et Cohen sur La face cachée du Monde a montré jusqu’à la caricature tragique le refus quasi universel de toute auto critique.
Le journalisme ne peut se contenter de rapporter (puisque ceci est déjà une mise en forme des faits), il lui faut chercher et découvrir des variables, les expliciter, bref, fournir un effort presque scientifique de modélisation. Pour s’inscrire efficacement dans l’évolution générale de la société, il lui restera à intégrer les dernières avancées de la psychologie et surtout de l’intelligence émotionnelle.
Enfin, l’histoire se construit collectivement en agrégeant des contributions nombreuses, souvent contradictoires, elle cherche à offrir un cadre interprétatif général, au moins vis-à-vis de chaque domaine dont elle traite. Avec Toynbee elle s’interrogeait sur les cycles, avec Todorov elle recherche les invariants, avec Bloch, Febvre, Braudel et les Annales elle cherche les structures absentes et renouvelle régulièrement ses paradigmes. En regard, le journalisme éprouve le plus grand mal à assurer un minimum de crédibilité (les enquêtes sont toujours cruelles).
Pour évoluer s’il ne veut pas être balayé par les blogs, les réseaux d’information répartie, les médiateurs spontanés ou organisés par des lobbys plus ou moins démocratiques et visibles (société à la Huxley), il faudrait peut-être qu’il se crée enfin des instances de régulation qui définissent les finalités des formations initiale et continue, fixent les règles d’exercice de la profession, sanctionnent les manquements, suscitent des programmes de recherche d’outils et de méthodes adaptées au traitement de l’information des sociétés participatives. Et pour ne pas ressortir l’antédiluvien argument datant de l’après seconde guerre mondiale selon lequel le refus d’un ordre (des journalistes) était motivé par les atrocités de Vichy, il suffit de rappeler que le referendum sur l’Europe a montré que tous les arguments liés à cette époque n’étaient plus entendus parce qu’étant projetés dans une histoire considérée à tort ou à raison comme ancienne.
Depuis vingt ans, le festival d’Angers rassemble l’élite du journalisme avec celles et ceux qui font honneur au métier en risquant souvent leur vie pour collecter l’information à la source. C’est à partir de leur exemple que pourrait s’initier un mouvement de renouvellement profond de la profession. Le premier outil symbolique et concret devrait être la création d’une tribune de critique honnête et non idéologique des médias, une sorte de médiacritique indépendante.

Qui l’accueillera ?

 

JLM

Novembre 2005

 

Les journalistes primés à Angers le 26 novembre 2005.

Petites chroniques

Prenez vos distances !

Commentaire

 

Cet article développe les arguments présentés dans la plaquette du Festival international du Scoop et du Journalisme d'Angers.

Il revient sur la distanciation et l'identification !!

Vous pouvez réagir !!

 

Chapitre "Chroniques"