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Jean-Luc Michel

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L'Education nationale, une société de programmes éducatifs ?

 

 

Le développement prévisible du marché des ordinateurs familiaux assortis de leurs bibliothèques de programmes éducatifs risque de déclencher l'apparition d'une école concurrente, d'abord présentée comme une nouvelle race de répétiteurs (moins chers, plus patients, mieux adaptés au niveau des enfants, donc plus efficaces, puis comme un nouveau moyen d'apprendre, plus facilement, plus tranquillement, plus rapidement parce que non ralenti par le rythme éventuellement plus lent d'autres apprenants…

Lorsque l'on considère le développement foudroyant de la micro-informatique depuis moins de dix ans et les changements de toute nature qui s'opèrent sous nos yeux, la seule hypothèse raisonnable qui subsiste si l'on veut faire de la bonne prospective est justement de n'exclure aucune hypothèse... jusques, et y compris, celle d'une concurrence sauvage entre l'école publique, laïque et gratuite et des entreprises privées de production et de diffusion de programmes pédagogiques. Ceux-ci permettant d'apprendre l'essentiel du "savoir noyau", chez soi, face à son ordinateur, relié à des banques de données didactiques… Anticipation ridicule ou très lointaine... Peut être... Un peu comme était jugée l'apparition de l'ordinateur bracelet-montre il y seulement 10 ou 15 ans...

Quelle place et quel rôle doit se réserver l'Éducation nationale ? Produire elle aussi des didacticiels grand public, accorder un label aux didacticiels de bonne qualité pédagogique s'arroger le monopole de la production et/ou celui de la diffusion, ou coproduire avec des éditeurs privés ?

La complexité des réseaux

Avant toute prise de décision engageant revenir, a importe de bien mesurer l'ampleur de l'écheveau des systèmes télématiques. S'il est relativement simple de vérifier la qualité pédagogique de quelques programmes édités sur cassettes ou disquettes, qu'en est-il pour des logiciels diffusés sur les réseaux télématiques ?

Prenons l'exemple d'un didacticiel télématique comme DIDAOTEL, qui en est encore aux premières expérimentations. Les parents pourront abonner leurs enfants à des cours informatisés et des séances d'EAO à domicile (facturées au temps passé ou au forfait..) se déroulant sous la forme d'un dialogue entre l'enfant et un ordinateur central par (intermédiaire du davier d'un terminal minitel (un million de postes doivent être installés d'ici 1985) et de la ligne téléphonique normale. Ajoutons que moyennant un supplément, les parents pourront recevoir (par exemple grâce au service de télécopie ou tout simplement par la poste) une sorte de bulletin de notes des travaux de leurs enfants.. Quant aux satellites de télévision, ils pourront eux aussi envoyer des logiciels éducatifs, réalisés éventuellement à l'étranger puisque chaque pays européen débordera un peu chez ses voisins. (1)

La concurrence va donc se diversifier, à la fois par l'entrée plus que probable de jeux éducatifs étrangers (charriant tout naturellement les archétypes d'un certain type de vie en société) et par une multiplication des sollicitations accompagnant l'accroissement des canaux de diffusion {2}.

 

Un "courant porteur"

En termes purement commerciaux (c'est généralement le seul langage qu'entendent les commerçants), la demande des familles en jeux éducatifs risque d'être très forte, la pression de l'école concurrente encore plus vive, et par voie de conséquence l'appétit des éditeurs et/ou des constructeurs (ce sont parfois les mêmes) encore plus grand. Ce qui fait que pour vaincre les réticences de certaines catégories de public à acheter des machines ou des programmes, les services de marketing ne se priveront pas d'imaginer des campagnes de publicité du genre nos didacticiels ont tous été rédigés par des enseignants très qualifiés (et ne sont en vente que chez des spécialistes agréés !).

 

Un monopole de production ?

On peut bien sûr réclamer et chercher à obtenir l'instauration d'un tel monopole qui regrouperait toute la production péri-éducative en fonction d'objectifs précis, se fixant pour règle intangible le respect absolu de l'enfant-utlisateur, avec tout ce que ceci suppose du point de vue de l'apprentissage cognitif et de l'ordonnancement des idées à la construction des raisonnements, sans oublier le risque dramatique d'une imprégnation excessive des modes de pensée et des modes de vie que véhiculent parfois sans le vouloir une bonne partie des logiciels éducatifs. (3) Mais on s'en doutera, il apparaît bien peu probable dans les conditions actuelles qu'une telle réforme voie le jour, d'autant moins que les progrès techniques risquent de rendre complètement caduc le maintien d'un quelconque monopole dans la nébuleuse impossible à explorer des réseaux présents et futurs.

Un monopole de diffusion ou un visa de contrôle ?

Autant il peut être facile de contrôler les matériels et les logiciels qui entrent dans l'école (notamment par une procédure d'agrément rénové), autant il serait illusoire d'espérer avoir connaissance de l'intégralité des produits péri-éducatifs visant le marché familial, d'autant plus que la complexification croissante des réseaux interdira le fol espoir d'assurer efficacement un monopole de la diffusion.

Même en y consacrant des moyens énormes, des fuites se produiraient, c'est la raison pour laquelle nous préconisons qu'une loi oblige les éditeurs à déposer des copies de leur production (on pourrait utiliser une partie de celles du dépôt légal) et n'autorise la publication que des seuls logiciels ayant reçu un "visa de contrôle" (ceci existe depuis longtemps pour le cinéma) ou un "label Éducation nationale" signifiant au public des parents d'élevés et des élèves une qualité pédagogique suffisante. (6). Naturellement, vue l'urgence, les décrets d'application devraient être promulgués avant que le marché ne soit inondé.

Une situation de concurrence ?

Les 400 heures de programmes (devant être portées à 700) diffusées par le C.N.D.P. visent essentiellement pour ne pas dire exclusivement) une exploitation pédagogique dans le cadre scolaire, en autres raisons parce que ces logiciels sont créés en LSE et malheureusement aucun micro- ordinateur, ni étranger, ni français (!) ne pratique ce langage Il apparaît clairement une sorte de partage des tâches : les didacticiels institutionnels au C.N.D.P., les programmes éducatifs au secteur privé.

Nous pensons qu'il est naturel que les éditeurs jouent leur rôle et cherchent à toucher la clientèle la plus vaste, mais à condition de faire en sorte que les entants n'aient pas à pâtir d'une compétition sauvage entre eux, privilégiant l'aspect ludique ou facile à la seule fin de mieux vendre.

Vis-à-vis des éditeurs scolaires, les moyens de pression semblent simples, et de plus, leurs auteurs sont toujours (ou presque) des enseignants dont on peut espérer qu'ils n'oublient pas, en travaillant pour le "grand public" leur sens permanent de leur mission et de leur rôle social d'éveilleurs plutôt que de metteurs en forme de savoirs !

Mais qu'en sera-t-il vis-à-vis des éditeurs non scolaires (par exemple, pourquoi pas, des revues de bricolage) attirés par la manne des 20% du marché total des logiciels ou des progiciels que les meilleurs statistiques prospectives leur promettent. Quant aux éditeurs étrangers, à moins de leur imposer des limitations douanières (!), on ne peut guère les empêcher de partir à la conquête de notre marché s'ils le jugent assez rentable.

Dans ce contexte, que peut faire le C.N.D.P., ou plus largement l'Éducation nationale ?

Nous pensons qu'il serait bon de faire jouer l'économie mixte dans les deux sens et de proposer au public des jeux éducatifs ou des didacticiels "Éducation nationale" un peu comme il existe des radios de service public qui cherchent à faire "écouter la différence" et se trouvent en situation de concurrence avec les radios privées.

Les talents existent, les enthousiasmes aussi, pourquoi ne pas créer une division Grand public au C.N.D.P. à charge de produire et de vendre des programmes de qualité ?

De nouveaux objectifs pour l'école ?

Plongée dans un monde de sur-information et de consommation passive de produits audiovisuels et informatiques, I'école doit plus que jamais devenir un lieu de capitalisation des acquis extérieurs - presque toujours superficiels - un lieu de structuration des informations recueillies, un lieu pour 'apprendre des méthodes de traitement de ces informations, offrir aux enfants les moyens et les techniques de découverte tout en continuant de les socialiser, mais aussi et surtout les amener à se distancier des médias électroniques...

Et il faudra attendre encore longtemps pour que les ordinateurs soient capables de remplir efficacement tous ces rôles.

 

 

Publié le 22/10/83

 

 

Jean-Luc MICHEL

Octobre 1983

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Commentaire

L'Ecole Libératrice me laissait une grande liberté de manœuvre. Aussi, outre les articles "technniques", je profitai de cette large tribune (350 000 exemplaires) pour tenter de faire avancer quelques idées que j'estimais importantes car je voulais faire évoluer le système scolaire (et oui, à l'époque j'y croyais assez fortement !).

Après le grand article politique de janvier 1982 "Avant le dégel" ou je m'adressai au gouvernement en fixant un cadre théorique général aux "Nouvelles technologies éducatives", je récidivai de temps en temps. Ainsi, en 1983, un an avant le plan IPT, je proposai des orientations stratégiques fortes avec la préconisation de renoncer au monopole (dans une revue clairement ancrée à gauche !!), de se contenter d'un label en rappelant qu'on ne pourrait rien contre les productions étrangères et j'assignai enfin un rôle nouveau au CNDP en me disant qu'ainsi il avait le choix d'évoluer enfin ou de mourir. Inutile de dire qu'il y eut pas mal de réactions… assez positives, dans les esprist mais pas dans les faits). J'ajoute que je connaissais assez bien le CNDP pour y avoir un peu travaillé.